Marina Vlady, Deux ou trois choses que je sais d'elle, Jean-Luc Godard, 1967. |
Deux ou trois choses que je sais d'elle, extrait, Jean-Luc Godard, 1967.
"Voici comment Juliette, à 15h37, voyait remuer les pages de cet objet que dans le langage journalistique on nomme une revue. Et voilà comment environ 150 images plus loin une autre jeune femme, sa semblable, sa sœur, voyait le même objet. Où est donc la vérité ? De face ou de profil. Et d’abord un objet qu’est-ce que c’est ?
Peut-être qu’un objet est ce qui permet de relier, de passer d’un sujet à l’autre, donc de vivre en société, d’être ensemble.
Mais alors
puisque la relation sociale est toujours ambiguë
puisque la pensée divise autant qu’elle unie
puisque ma parole rapproche par ce qu’elle exprime, et isole par ce qu’elle tait
puisqu’un immense fossé sépare la certitude subjective que j’ai de moi-même, et la vérité objective que je suis pour les autres
puisque je n’arrête pas de me trouver coupable, alors que je me sens innocent
puisque chaque évènement transforme ma vie quotidienne
puisque j’échoue sans cesse à communiquer, je veux dire à comprendre, à aimer, à me faire aimer, et que chaque échec me fait éprouver ma solitude
puisque
puisque
puisque je ne peux pas m’arracher à l’objectivité qui m’écrase ni à la subjectivité qui m’exile
puisqu’il ne m’est pas permis ni de m’élever jusqu’à l’Être, ni de tomber dans le néant, il faut que j’écoute, il faut que je regarde autour de moi plus que jamais le monde, mon semblable, mon frère.
Le monde seul
aujourd’hui où les révolutions sont impossibles
où des guerres sanglantes me menacent
où le capitalisme n’est plus très sûr de ses droits, et la classe ouvrière en recul
où le progrès
où les progrès foudroyants de la science donnent aux siècles futurs une présence obsédante
où l’avenir est plus présent que le présent
où l’avenir est plus présent que le présent
où les lointaines galaxies sont à ma porte.
Mon semblable, mon frère.
Où commence ? Mais où commence quoi ?
Dieu créa les cieux et la terre bien sûr, mais c’est un peut lâche et facile. On doit pouvoir dire mieux. Dire que les limites du langage sont celles du monde, que les limites de mon langage sont celles de mon monde, mais qu’en parlant, je limite le monde, je le termine. Et que la mort, un jour logique et mystérieux, viendra abolir cette limite, et qu’il n’y aura ni question ni réponse, tout sera flou.
Mais si par hasard les choses redeviennent nettes, ce ne peut être qu’avec l’apparition de la conscience. Ensuite tout s’enchaîne."
Deux ou trois choses que je sais d'elle, texte de l'extrait, Jean-Luc Godard, 1967.
Deux ou trois choses que je sais d'elle, texte de l'extrait, Jean-Luc Godard, 1967.
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